L’histoire du Palais de la Bourse

L’édification d’un chef-d’oeuvre

Sur la Canebière…

Longtemps le Cours (aujourd’hui dénommé Belsunce) fut considéré comme la principale artère de Marseille. La Canebière ne devait prendre son importance qu’avec la fin du XIXe siècle, devenant alors pour les Marseillais ce que les « Boulevards » étaient à Paris. Dans une cité antique dont la fondation remontait au VIe siècle avant notre ère, elle pouvait même faire figure de nouveauté. L’étymologie du mot Canebière se trouve dans le provençal caneb signifiant chanvre. Cette rue se situe en effet à l’emplacement de petits ateliers de corderies en chanvre installés à l’époque médiévale sur les bords d’un ruisseau. A la fin du XIVe siècle, ce n’était encore qu’un terrain vague sur lequel on éleva des remparts protecteurs de la vieille ville.

L’apparition de cette voie s’inscrivit dans le programme d’agrandissement de la cité voulu par Louis XIV. La première maison fut bâtie vers 1666 ; son pavage s’effectua en 1698, s’embellissant avec deux rangées de mûriers plantés en 1728. La rue n’en restait pas moins fermée du côté du Lacydon, le seul bassin pour les marines marchandes et militaires, par les dépendances de l’Arsenal et des murailles défensives. L’accès au plan d’eau n’eut lieu qu’en 1786, après la démolition des importants bâtiments de la flotte des galères transférée à Toulon. La Canebière se développa ensuite en absorbant l’étroite rue Noailles, élargie en 1861 de 8 à 30 mètres, pour créer une avenue unique et rectiligne.

Elle termina sa croissance peu avant 1930 en s’adjoignant les Allées de Meilhan créées en 1775, l’une des plus belles promenades ombragées de Marseille. Désormais longue de 925 mètres, la Canebière scindait Marseille en deux parties à peu près égales en étendue et en population. C’était à l’intersection de la Canebière, des Cours Saint-Louis et Belsunce, que fut situé le point géodésique zéro de Marseille.

Il y a un siècle, les Marseillais aimaient « à descendre la Canebière », « la Caneb » comme on le disait familièrement… Les étrangers et les coloniaux, tout autant. On y trouvait les grands magasins pour renouveler les garde-robes à la dernière mode, les joailliers, les parfumeurs et les maroquiniers, les hôtels les plus luxueux de la ville, des banques. Les grands cafés et les brasseries remplissaient leur fonction sociale et économique, lieux de rencontres, d’échanges ou d’affaires, non loin de la Bourse. Il y avait encore des théâtres, puis des cinémas, pour se distraire.

La Canebière était l’endroit le plus « passager » de la ville, la « voie cosmopolite » par excellence. Forte de son identité locale et de son animation, sa réputation devint internationale. Avec l’indépendance des colonies, elle perdit de sa superbe et de sa fréquentation, se transformant en une frontière symbolique entre les quartiers nord et sud. Aujourd’hui, requalifiée, elle a retrouvé sa ligne de tramway et des trottoirs élargis. Un renouveau s’observe grâce au Palais de la Bourse récemment ravalé et à d’autres beaux immeubles existants ou à construire. La Canebière restera ainsi la plus célèbre des artères marseillaises, le cœur de Marseille depuis bien des décennies.

Un chef-d’œuvre d’architecture du Second Empire

C’est sur la Canebière qu’il fut décidé d’élever en 1850 le Palais de la Bourse, en face de la place de la République (l’ancienne place Royale).

Le Palais de la Bourse de Marseille est l’un des plus parfaits exemples du style architectural Second Empire qui puisse se trouver en France. Son auteur Pascal-X. Coste (1787-1879) le considérait lui-même comme le chef-d’œuvre de sa carrière. Choisi en décembre 1849 pour mener à bien la construction du bâtiment moderne dont l’absence se faisait cruellement ressentir, Pascal Coste allait être le maître-d’œuvre de cette réalisation, en plein accord avec la Chambre de Commerce de Marseille instigatrice du projet, propriétaire et occupante des lieux à venir.

Depuis sa création en août 1599, la doyenne des assemblées consulaires avait siégé à l’Hôtel de Ville, sur le Quai du Port. Cependant les négociants et les armateurs, les industriels et les financiers, représentant les intérêts de leurs confrères, trouvaient bien exigus les bureaux qui leur étaient alloués à l’étage de la mairie, comme la salle du rez-de-chaussée, la « Loge », qui servait de cadre à leurs multiples transactions.

Pour répondre à ces attentes, la Chambre de Commerce mit à l’étude en 1834 la construction d’une bourse qui soit « digne de la première ville de commerce du royaume ». Parallèlement, elle s’installa dans un immeuble acheté à proximité de son ancien lieu de réunion. La bourse elle, fut transférée en 1841 sur la place Royale (aujourd’hui place Général-de-Gaulle) à l’abri d’une bâtisse provisoire en bois. Le provisoire allait durer presque vingt ans !

Après plusieurs concours, maintes discussions et tergiversations sur l’emplacement ou le type de la future construction, le président de la Chambre Fabricius Paranque avait chargé le 8 décembre 1849 Pascal Coste, l’architecte en chef de la Ville, d’en établir les plans. Le 15 décembre 1851, le prince président Louis-Napoléon Bonaparte signa le décret déclarant d’utilité publique l’édification d’une bourse à Marseille et le 26 septembre 1852, voyageant en province, il s’en vint poser officiellement la première pierre.

A la pointe du progrès, le bâtiment mis en chantier devait être le premier de Marseille construit avec des charpentes de fer. La Chambre avait laissé toute latitude à Pascal Coste épaulé par son collègue Joseph Ferrié, lui aussi architecte de la Ville, pour la sélection des artistes, leur recommandant seulement de ne négliger aucun élément qui puisse donner au bâtiment le décor grandiose qu’il méritait.

Coste et Ferrié désignèrent Ottin et Toussaint pour les statues, les figures des façades, du couronnement de l’attique et du bas-relief derrière la colonnade, Gilbert pour la voussure du grand hall, Thiébault, Cottebrune, Corbel, Armand, Baleitz et Guillaume pour les autres travaux d’ornementation.

Le 10 septembre 1860, le Palais de la Bourse terminé dans ses parties essentielles fut inauguré avec faste et solennité par celui qui était devenu Napoléon III, accompagné de l’impératrice Eugénie, au cours du long voyage qui les conduisait en Savoie et à Nice afin de consacrer leur rattachement à la France.

Placé dans l’alignement de la Canebière, le bâtiment possède une largeur de 47 mètres, une profondeur de 68 m et une hauteur qui dépasse les 25 m. Sa façade principale est précédée par un avant-corps percé de cinq arcades aux clés ornées des attributs de l’Industrie, de la Marine, de l’Astronomie, de l’Agriculture et du Commerce.

Sur les quatre tympans des arcades se détachent les proues de navires antiques. Les arrières-corps portent, en bas-relief, deux exceptionnels trophées de pierre figurant l’un, le génie de la Navigation, l’autre le génie du Commerce, taillés par Eugène Guillaume. A l’intérieur de cet imposant portique, des niches abritent les statues en marbre représentant la France et Marseille, œuvres d’Auguste Ottin.

Sur ce soubassement s’élèvent dix colonnes corinthiennes. Derrière se trouvent neuf croisées ornées de pilastres à chapiteaux Renaissance, au-dessus desquelles se développe une grande frise de 27 m, signée Armand Toussaint, montrant Marseille en majesté accueillant les peuples et les produits venus par le détroit de Gibraltar et l’isthme de Suez. Les faces de l’arrière-corps sont agrémentées des statues d’Euthymènes et de Pythéas, antiques navigateurs phocéens, sculptées elles-aussi par Ottin.

La colonnade est dominée par un attique orné de pilastres et de cartouches portant les noms de La Pérouse, Tasman, Gama, Colomb, Vespuce, Magellan, Cook, d’Urville, mais aussi du grand cadran circulaire d’une horloge. Terminant l’édifice, s’élèvent les armes de Marseille soutenues par les figures sculptées de la Méditerranée et de l’Océan. Les angles de l’avant-corps sont surmontés par deux génies ailés, la Force et la Paix, tout ce couronnement ayant été exécuté par Toussaint.

A l’intérieur du Palais, le grand hall où trônait la corbeille de la bourse allait être considérée par Pascal Coste et ses collaborateurs comme la partie capitale de l’œuvre. Des galeries l’entourent. Le sol est couvert d’un pavement à compartiments en marbre noir ou blanc. Ce rez-de-chaussée est agrémenté d’arcades avec pilastres doriques à chapiteaux.

Dans les tympans, des cartouches gardent le souvenir des multiples liaisons d’affaires que Marseille entretenait alors avec les cinq continents, de l’Allemagne à la Turquie, du Danemark à la Suisse, de l’Australie à la Russie, du Portugal à la Suède, en passant par le Brésil, la Polynésie, les Iles de la Sonde, l’Indo-Chine, l’Australie…

La partie supérieure possède également dix-huit arcades, bordées elles aussi de galeries pavées en noir et blanc. Tout en haut, l’ornementation de la voussure se compose principalement de dix bas-reliefs. Germain Gilbert a représenté là quelques faits marquants de l’histoire de Marseille, depuis la fondation de la Massalia phocéenne, les relations ancestrales établies avec l’Orient, jusqu’aux récentes guerres de Crimée et d’Italie.

Au-dessus des arcades d’entrée du grand hall, le Commerce est figuré recevant les plans de la bourse ; en face, se trouve la représentation de la Justice consulaire. Aux angles, les armoiries de Marseille et des guirlandes de fleurs d’olivier se groupent avec des génies ailés entourés des attributs du Commerce, de la Marine, de l’Agriculture et de l’Industrie.

Au premier étage du Palais, le salon d’honneur aux vastes proportions est paré de tentures en tapisserie d’Aubusson portant les armoiries des principaux ports maritimes de l’époque en rapport avec Marseille, selon des cartons dessinés par Emmanuel Coulange-Lautrec. La cheminée monumentale, ornée d’une remarquable statue de la France, est signée, là encore, par Gilbert, tandis que le grand escalier en marbres de Carrare, d’Espagne et d’Algérie y conduisant est dû au Marseillais Jules Cantini.

Le Palais de la Bourse avait été l’un des premiers édifices achevés à Marseille sous le Second Empire. D’autres bâtiments publics et religieux s’en vinrent compléter la parure architecturale de la cité : la Préfecture, le Palais du Pharo, le Palais de Justice, la Basilique de Notre-Dame de la Garde, la Cathédrale de la Joliette. Le percement d’une voie impériale (qualifiée parfois d’haussmannienne !) avait été accordé par Napoléon III lors de son court séjour de 1860 afin de relier le Port-Vieux aux bassins annexes : la future rue « de la République ».

Par sa situation exceptionnelle, le Palais de la Bourse se révéla comme le lieu de rencontre privilégié par les représentants des activités économiques de la région. Outre la Chambre et ses services, il accueillit notamment le Tribunal de Commerce, les Agents de change, le Conseil des Prud’hommes, les Courtiers et d’autres professionnels. L’opération immobilière était revenue à 8.300.000 francs de l’époque (4.700.000 F pour les indemnités d’exploitation, 3.600.000 F pour la construction).

Les décennies passèrent ; le temps fit son œuvre : la pierre se patina, la toiture de zinc s’oxyda. Le Palais de la Bourse n’en conserva pas moins sa superbe… jusqu’au mois d’août 1944. Car, seul de tous les édifices publics de Marseille, il eut le malheur d’être pilonné par les batteries allemandes. Un incendie se déclara le 25, détruisant le dernier étage. La rupture d’une canalisation d’eau inonda les parties basses, endommageant irrémédiablement le plafond du salon d’honneur couvert de fresques peintes par Dominique Magaud.

Le feu… L’eau… Les dégâts étaient irréparables. Aussi l’un des premiers soucis de la Chambre de Commerce dans la période difficile de l’Après-guerre fut de donner un nouveau toit au bâtiment, de remplacer les quatre lanterneaux originels par une coupole de verre. Sur la façade, bien des balafres causées par la canonnade portent encore témoignage des combats livrés pour la libération d’une Marseille occupée.

Après de multiples travaux de restauration, la distribution des locaux fut modifiée. Installé dans l’ancien bureau de poste desservant la bourse, le Musée de la Marine et de l’Economie de Marseille par ses expositions successives attire le grand public, qui découvre souvent avec étonnement la splendeur intérieure du Palais.

La Façade

La façade principale a été pensée par Pascal Coste, son architecte en chef, afin de lui imprimer « un caractère monumental par de grandes masses ornées ». Sa décoration est riche en éléments explicites sur l’importance de la Marine à Marseille, avec visibles de bas en haut les grandes allégories du Commerce et de la Navigation sculptées par un jeune artiste promis à un grand avenir, Eugène Guillaume, les statues en pied des navigateurs phocéens Pythéas et Euthymènes d’Auguste Ottin, le fronton portant les noms d’autres grands marins aventureux, enfin l’Atlantique et la Méditerranée réunis autour du blason de Marseille, par Armand Toussaint, attirant tour à tour les regards des visiteurs.

Derrière les colonnes cannelées à chapiteaux corinthiens se développe un grand ensemble sculpté. Cette frise appelée en son temps « Marseille recevant les peuples océaniens et méditerranéens et leurs produits », est due en effet au ciseau d’un sculpteur oublié de nos jours, Toussaint.

Né dans la capitale, Toussaint, l’élève préféré du maître David d’Angers, devenu second Grand Prix de Rome, était déjà intervenu à Notre-Dame de Paris pour la restauration de plusieurs statues détruites durant la Révolution française. Preuve de la haute estime dans laquelle il le tenait, David l’avait désigné dans son testament pour terminer ses œuvres laissées inachevées. A Marseille, Toussaint représenta la cité humanisée, telle une Vierge médiévale dans sa mandorle, accueillant vingt-trois personnages venus des quatre coins du monde, accompagnés de treize animaux.

On y découvre tour à tour revêtus de leurs costumes nationaux, avec leurs coiffures pittoresques, des Espagnols, Ecossais, Iroquois, Antillais, Orientaux et Chinois, les figures animales de lion, girafe, lama, bœufs, chevaux et éléphant, s’avançant après de longs périples via le détroit de Gibraltar et l’isthme de Suez, l’œuvre de Ferdinand de Lesseps n’ayant pas été encore menée à son terme en 1860.

Le Grand Hall

Pour accueillir son siège, l’activité des courtiers et des agents de change, mais aussi le Tribunal de Commerce, la Chambre de Commerce souhaitait faire élever un palais digne du premier port de France. L’architecte Pascal Coste voulut doter la future bourse de sa cité natale d’un espace plus vaste que celui en fonction dans la capitale, au Palais Brongniart. Il dessina donc un hall de 35 m de long par 18 m de large et d’une hauteur de 28 m, avec 18 arcades de 3,50 m de largeur, aux pilastres doriques cannelés et chapiteaux, ouvrant sur des galeries, elles-aussi de 3,50 m de largeur.

Tout autour, 36 cartouches circulaires gravés rappelleraient les grandes zones commerciales avec lesquelles Marseille, « port mondial », était en affaires en ce milieu de XIXe siècle. Ainsi parmi les plus lointaines se compteraient l’Australie, les Iles de la Sonde, la Chine, la Polynésie… Le péristyle, qualifié de « salle des pas-perdus », serait orné de deux statues en marbre de 4 m placées dans des niches représentant l’une la France, l’autre Marseille, confiées au ciseau d’Auguste Ottin.

De l’ensemble, devait se dégager comme le souhaitait Pascal Coste, « un caractère sévère approprié aux affaires matérielles du commerce et des fonds publics ». Napoléon III et l’impératrice Eugénie inaugurèrent le Palais de la Bourse le 10 septembre 1860. Dans le grand hall, un banquet fut donné, seul lieu capable et digne d’accueillir pour un repas d’apparat leurs majestés impériales, leur suite et les notabilités du département.

Ce ne fut cependant que le jeudi 15 novembre, à 10h30 du matin, que la nouvelle bourse s’ouvrit aux agents de change, courtiers et négociants. La place ne manquait plus pour le bon déroulement des opérations de bourse, avec une superficie de 1120 m², contre 1020 m² à Paris et 776 m² à Lyon. Chaque jour, l’ouverture des séances et leur clôture étaient annoncées au son d’une cloche de bronze.

Ainsi étaient cotés successivement les valeurs mobilières, les produits, les effets de commerce. Autour de la corbeille se retrouvait « tout un peuple de négociants, de marchands, de courtiers, d’assureurs, de banquiers, d’agioteurs », comme l’écrivit Horace Bertin dans Les Heures marseillaises publiées en 1870.

Pascal Coste considérait la grande salle « comme la partie capitale de son œuvre ». L’ornementation de la voussure se compose de dix bas-reliefs de 4,20 m de large sur 3 m de hauteur résumant quelques-uns des faits de l’histoire de Marseille que l’on considérait marquants en ce milieu du XIXe siècle. Au-dessus de l’entrée est figuré le Commerce recevant les plans du Palais de la Bourse ; en face, est représentée la Justice du Commerce. De part et d’autre, on trouve successivement la Fondation de Marseille, la cité devenant chrétienne, le départ pour les Croisades, l’union de la Provence à la France, la diplomatie de François Ier au Levant, le paiement par la Chambre de Commerce des dépenses des consulats et de voyages scientifiques en Méditerranée, la conquête de l’Algérie, enfin, la France recevant les trophées conquis durant les guerres de Crimée et d’Italie.

Au total, soixante-deux personnages sont ainsi mis en scène sur 900 m². Aux quatre angles, avec des motifs ornés des armoiries de Marseille et de fleurs d’olivier, se regroupent des génies ailés entourés tour à tour des attributs de la Marine, du Commerce, de l’Agriculture et de l’Industrie, réalisés eux-aussi par Germain Gilbert en 1860.

Une statue en pied de Napoléon III haute de 3 mètres, née sous le ciseau d’Ottin dans un bloc de marbre de Carrare, domina la « corbeille » de la Bourse depuis la galerie du premier étage… jusqu’au dimanche 4 septembre 1870, où elle fut décapitée par des manifestants révoltés par l’annonce de la défaite de Sedan. Le cartouche portant le nom de la Prusse fut martelé, avant que la tête sculptée de l’empereur ne soit traînée par la rue Saint-Ferréol jusqu’à la Préfecture.

Une statue en pied de Napoléon III haute de 3 mètres, née sous le ciseau d’Ottin dans un bloc de marbre de Carrare, domina la « corbeille » de la bourse depuis la galerie du premier étage… jusqu’au dimanche 4 septembre 1870, où elle fut décapitée par des manifestants révoltés par l’annonce de la défaite de Sedan. Le cartouche portant le nom de la Prusse fut martelé, avant que la tête sculptée de l’empereur ne soit traînée par la rue Saint-Ferréol jusqu’à la Préfecture.

L’éclairage et le chauffage du grand hall, comme de tout l’intérieur du bâtiment, étaient assurés par des gazomètres et des calorifères installés dans des caves en sous-sol. L’électricité les remplaça en 1886. A plusieurs reprises, demeurant le seul espace public de Marseille susceptible de recevoir autant de convives assis, le grand hall abrita les banquets offerts aux présidents de la République de passage : Sadi-Carnot le 17 avril 1890, Emile Loubet le 13 avril 1903, Armand Fallières le 16 septembre 1906, Raymond Poincaré le 12 octobre 1913, Alexandre Millerand le 6 mai 1922, Gaston Doumergue le 24 avril 1927.

 Hormis ces moments exceptionnels qui se tenaient habituellement le samedi ou le dimanche afin que la population marseillaise puisse acclamer en masse le premier personnage de l’Etat, le Palais connaissait l’animation propre à une bourse, dont l’administration avait été légalement confiée à la Chambre de Commerce en 1898.

La bourse de Marseille poursuivit son développement, tirant le meilleur parti des locaux mis à sa disposition. Le nombre des opérations se développa par la multiplication des valeurs mobilières cotées, mais surtout grâce à l’accroissement des actions de sociétés régionales et coloniales. Pour les marchandises, Marseille possédait des marchés « à terme » réglementés sur les riz, maïs et leurs dérivés, les huiles et graines oléagineuses, en plus des opérations « au comptant ».

L’apogée fut atteint avec la Seconde Guerre mondiale et la fermeture des bourses de la Zone Occupée (Paris, Nancy, Lille). Vers Marseille, affluèrent de nombreux ordres de vente qu’il fallut exécuter pour répondre aux demandes d’une clientèle venue réaliser les capitaux dont elle aurait besoin. Les transactions furent si importantes qu’elles nécessitèrent le fonctionnement de cinq corbeilles, ce qui ne s’était jamais vu au Palais.

Le Palais resta ouvert jusqu’au 21 août 1944, avant qu’il ne soit endommagé par les forces allemandes. Les impacts de la mitraille sur les murs et colonnes intérieures furent bientôt colmatés, les marbres abîmés changés et le lanterneau originel fracassé remplacé par quatre coupoles en pavés de verre. La France libérée, la réouverture des affaires au Palais Brongniart entraîna le départ de Marseille des services des établissements bancaires et de crédits délocalisés, comme des agents de change parisiens qui emmenèrent avec eux de nombreuses valeurs régionales auxquelles ils avaient eu le temps de s’intéresser, réduisant d’autant la cote marseillaise.

Débarrassé de ses corbeilles, le Grand Hall du Palais accueillit le dîner officiel offert le 21 septembre 1947 en l’honneur du président de la République Vincent Auriol, venu inaugurer les sept formes de radoubs reconstruites du port. La bourse des marchandises avait réouvert le 8 avril 1947, mais rapidement elle cessa d’être massivement fréquentée comme par le passé, ne répondant plus aux besoins des affaires. Avec le téléphone et l’automobile, négociants et industriels n’éprouvaient plus le besoin de se rencontrer régulièrement en un même lieu.

La Bourse connut un ralentissement notable de son activité, d’autant qu’après l’arrêt de la cote des marchandises, elle perdit à compter de septembre 1949 le marché « à terme » appelé à fonctionner exclusivement à Paris. La concurrence entre les différentes places financières de province resta vive. En 1961, au prétexte qu’elles ne représentaient plus qu’une part infime des négociations, en vertu du principe d’unicité de la cotation, une nouvelle réforme les défavorisa au profit de la capitale.

Afin de libérer la vaste salle fréquentée autrefois par les courtiers de commerce et dans laquelle se trouvait encore la corbeille des agents de change, des travaux furent entrepris en 1966-1967 pour aménager l’aile nord et offrir ainsi au marché des valeurs mobilières des installations rajeunies. La zone de compétence de la Bourse de Marseille s’étendait sur 15 départements, de la frontière italienne à la frontière espagnole.

La réduction du nombre de sociétés inscrites se poursuivit. L’avènement de l’informatique entraîna la suppression de la cotation à la criée et donc de sa corbeille en 1991 qui fusionna avec celle de Paris, les cotations étant désormais informatisées en continu et diffusées en temps réel sur le réseau national. Les activités boursières ne furent plus représentées au Palais qu’avec le bureau d’Euronext, né de la fusion des bourses française, hollandaise et portugaise, puis de la première bourse mondiale Nyse Euronext.

Sur la façade de la Canebière, en-dessous de l’horloge, une ancienne inscription en lettres métalliques demeure : « Bourse et Chambre de Commerce ». L’appellation « Palais de la Bourse » est quotidiennement utilisée, même si les courtiers ont disparu. Avec sa décoration solennelle très XIXe siècle, « la Bourse » offre désormais au cœur de Marseille un lieu de prestige digne et adapté aux rencontres de dirigeants politiques de l’Europe et de la Méditerranée avec le monde de l’Economie. La conférence européenne rassemblant 41 ministres du Commerce en juillet 2008 en a été un parfait exemple.

La Grande Horloge

Peut-être croiserez-vous un horloger affairé sur la galerie du premier étage du Palais de la Bourse ? A l’aide d’une longue manivelle, il s’applique à remonter le mécanisme qui marque le temps en ces lieux. Prêtez attention à ses gestes d’une autre époque : depuis 1861, rien n’a pratiquement changé.

En 1858, les architectes Coste et Ferrié s’étaient souciés de voir le bâtiment en gestation doté d’une grande horloge. Le choix de la Chambre de Commerce se porta sur Henry Lepaute, l’horloger de l’empereur Napoléon III et de la Ville de Paris, qui exerçait rue de Rivoli. Lepaute conçut alors une horloge d’une qualité supérieure à tout ce que l’on avait vu dans le genre, notamment à l’Exposition Universelle de 1855 : un remarquable instrument de précision, l’une des plus belles horloges au monde comme on n’hésita pas à l’écrire.

Son mécanisme allait commander les aiguilles de plusieurs cadrans d’émail pour donner l’heure locale, mais aussi celles de différents marchés extérieurs : Europe centrale et orientale, Saïgon et Chicago. Trois cloches de bronze dissimulées par le fronton du Palais devaient carillonner pour être entendues à l’extérieur et donner ainsi aux Marseillais une heure synchronisée avec l’Observatoire de Paris.

Durant la Seconde Guerre mondiale, son coffre de métal fut badigeonné afin de lui éviter d’être enlevé et fondu par les autorités d’occupation en recherche de métaux. Cependant, dans les combats d’août 1944, le bâtiment fut criblé d’éclats de balles de mitrailleuses. A plusieurs reprises dans le Grand Hall, F.F.I., Allemands, Tirailleurs algériens et Goumiers marocains s’étaient poursuivis, sans aucune échauffourée, ni grenadage, mais entre le 22 et le 26 août, le Palais fut gravement endommagé par des tirs d’obus.

La paix revenue, entre autres travaux de réparation, il fallut se résoudre à désolidariser le cadran de la façade principale du mécanisme de la « Lepaute » et enlever les cloches pesant plus de 400 kilos. Fort heureusement, l’horloge sur la galerie avait été épargnée de la canonnade qui dévasta les bureaux de la présidence, comme des eaux ruisselant des canalisations percées dans les combles.

La vénérable machinerie reprit son service en février 1946. Depuis, elle continue d’égrener fidèlement les jours et les nuits, mais elle est exigeante : née sous le Second Empire, elle demande à être remontée à la main et pas moins de deux fois par semaine, sous peine de s’arrêter. Ce sont là privilèges de l’âge.

L’escalier d’honneur

Il est un endroit du Palais de la Bourse qui ne se dévoile qu’exceptionnellement. Compte tenu de son esthétique et de sa symbolique, l’histoire de ce lieu de passage mérite d’être éclairée. Au début de 1859, les bâtisseurs s’aperçurent que l’escalier devant desservir le premier étage se devait d’avoir un aspect solennel. Sa réalisation mise en adjudication, le marbrier marseillais nommé Jules Cantini fut informé par un courrier du 14 février 1860 que sa proposition, la moins disante des soumissions cachetées, avait été retenue.

L’heureux candidat n’était pas encore très connu. Agé de 34 ans, ce fils d’un maçon italien immigré donnait alors à l’atelier paternel ouvert en 1808 un développement remarquable grâce à ses dons de sculpteur, mais aussi à son habilité en affaires. Sans plus tarder, il se lança dans les plans de l’escalier. Le temps manqua pour que Jules Cantini ait le plaisir de voir son escalier foulé par Napoléon III et l’impératrice Eugénie venus inaugurer le Palais terminé dans ses parties essentielles, la cérémonie du 10 septembre 1860 se déroulant dans le hall de la future bourse. Sa facture, marbre compris, s’élevait à 26.824 F de l’époque, soit moins de 1 % du coût total de l’immeuble.

Lorsque de nos jours, il est donné de gravir l’escalier de marbre, on est frappé par la solennité qui s’en dégage. Entre les balustres en marbre gris clair et les paliers de repos veinés rouge et jaune, ce n’est que sobriété réfléchie. De part et d’autre de l’arrivée de l’escalier, deux grandes toiles (2,90 m par 5 m) s’offrent aux regards. Commandées à Alphonse Moutte, pour la somme de 19.000 F, elles ornèrent le pavillon des Chambres de Commerce maritimes à l’Exposition Universelle de 1900.

L’une d’elles se veut une reconstitution fidèle du port de Marseille en 1826 ; l’artiste s’est plu à représenter négociants, douaniers, portefaix, poissonnières et promeneurs dans leurs costumes de l’époque de la Restauration. L’autre peinture d’Alphonse Moutte présente le panorama de la cité en 1900 depuis le Pharo. Les gibus ont laissé place aux canotiers. Le « Port-Vieux » n’est désormais plus le centre de l’activité maritime qui s’est déplacé à la Joliette et autres bassins annexes. Marseille, le premier port de France et de Méditerranée, rayonne dans une luminosité toute méditerranéenne.

Ainsi décoré, témoignant d’une science architecturale consommée, l’escalier d’honneur concourt à faire du Palais de la Bourse le fleuron du style architectural Second Empire à Marseille.

Le Salon d’honneur

A l’intérieur du Palais, cet espace de réception occupe une place privilégiée au premier étage. Au-dessus du Grand Hall de la Bourse des marchandises et des valeurs, il était destiné à l’accueil des hôtes de marque. Sa décoration, pensée dans un style Second Empire finissant, développait un faste en accord avec l’importance de la plus ancienne des Chambres de Commerce et la puissance du premier port de France. Elle fut confiée à l’architecte Nolau.

Ses vastes proportions (18 mètres de long, 8 de large, 10 de haut) devaient contribuer à la solennité des manifestations qui s’y donneraient. Les murs seraient parés de tentures en tapisserie d’Aubusson de la maison Braquenié, portant les armoiries des principales villes maritimes du milieu du XIXe siècle, avec lesquelles Marseille entretenait des relations commerciales : Liverpool, Hambourg, Amsterdam, Alger, Alexandrie, Odessa, parmi d’autres.

La décoration du plafond avait été confiée au peintre Dominique Magaud en 1866. Il réalisa une œuvre intitulée « L’Apothéose des grands hommes de la Provence», jugée comme l’une des plus belles exécutées par celui qui allait devenir le directeur de l’Ecole des Beaux-Arts de Marseille. Les travaux accessoires de dorure et de peinture décorative de la « Salle d’honneur » avaient été réalisés par Coulange-Lautrec, architecte de formation, à qui l’on devait par ailleurs les cartons des armoiries tissées. La cheminée monumentale en marbre ornée d’une statue du génie de la France fut sculptée par le Parisien Germain Gilbert en 1877.

Malheureusement dans les combats d’août 1944, le Palais de la Bourse fut canonné. Un incendie se déclara, détruisant le dernier étage et les combles du bâtiment. La rupture d’une canalisation d’eau au niveau supérieur inonda les parties basses, endommageant irrémédiablement le plafond décoré des peintures de Magaud et Coulange-Lautrec. Les dégâts furent jugés  irréparables ; une couche de peinture rosée unie allait remplacer L’Apothéose… Aujourd’hui, avec son exceptionnelle cheminée, son mobilier sculpté et ses tentures d’époque, le Salon d’honneur demeure une pièce de prestige où depuis plus de 140 ans ont été reçus de nombreux chefs d’Etat, ministres, ambassadeurs, personnalités économiques et culturelles venus des cinq continents.

L’architecte Pascal Coste

Né le 26 novembre 1787 à Marseille, Pascal-Xavier Coste fut admis à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris dans la classe d’Architecture sous la direction de Vaudoyer. En 1814, il rencontra le géographe Jomard grâce auquel, en 1817, il fut envoyé auprès de Méhémet Ali Pacha, vice-roi d’Egypte. Il y construisit plusieurs bâtiments publics et le canal unissant Alexandrie au Caire. Ainsi commençait pour lui une carrière d’infatigable voyageur, Pascal Coste ne devant cesser de parcourir le monde qu’à 85 ans passé où on le trouva encore en Suède et en Russie.

A son retour à Marseille en 1829, il avait été nommé professeur à l’Ecole d’Architecture. Le succès d’une publication consacrée à l’Architecture arabe en 1834 lui valut de faire partie d’une mission que la France envoya en Perse avec le peintre Flandin. Il fut ainsi conduit à visiter le Proche et le Moyen-Orient. Les résultats de leurs travaux furent publiés aux frais de l’Etat. Pascal Coste à cette occasion fut décoré de la Légion d’honneur. Nommé architecte de la Ville de Marseille en 1844, Coste consacra dès lors l’essentiel de son activité de bâtisseur à sa cité natale. Il y construisit notamment les marchés de la place de Rome, les pavillons et les fontaines du cours Saint-Louis, les abattoirs d’Arenc, les églises de Mazargues, Saint-Barnabé, Saint-Joseph et Saint-Lazare.

La première pierre posée en septembre 1852, commença alors l’édification du Palais de la Bourse sous sa direction, épaulée par son collègue Joseph Ferrié, également architecte de la Ville, qui fut terminé dans ses parties essentielles en 1860. Membre de l’Académie de Marseille depuis 1836, membre correspondant de l’Académie des Beaux-Arts de l’Institut de France, estimé et admiré, Pascal Coste disparut le 7 février 1879 à l’âge de 92 ans, léguant à sa ville ses « Notes et souvenirs de voyage », ainsi qu’une précieuse collection d’albums renfermant la quasi-totalité des dessins et aquarelles réalisés durant ses nombreux séjours à l’étranger.

Le Palais fait peau neuve

La pollution atmosphérique contemporaine ayant à nouveau déposé son voile nocif sur le bâtiment, un ravalement extérieur s’est imposé dans la perspective du remodelage du visage de la future Capitale européenne de la Culture 2013. Il fut confié au groupement des entreprises Vivian et Girard travaillant sous le contrôle de José Pasqua, architecte spécialisé du Patrimoine. Le nettoyage par micro-gommage fut préféré, avec ajout de patine teintée, les joints manquants emplis au mortier de chaux, pour rendre aux pierres leur aspect d’antan.

Six mois de chantier (janvier-juin 2010)  furent nécessaires pour rendre au bâtiment son lustre d’antan. La CCI Marseille Provence saisit cette occasion pour mener une opération originale mêlant la communication interactive et le soutien à la création contemporaine. Baptisé « Kodex », un appel à projet artistique sur le thème « 1599-2013 : Marseille Provence territoire de création » fut lancé en décembre 2009 auprès des écoles d’art du territoire. De mars à mai les oeuvres sélectionnées furent reproduites sur une immense bâche recouvrant les échafaudages. Grâce au code numérique apposé sur les œuvres, les promeneurs avaient la possibilité de voter pour leur artiste favori et de s’inscrire depuis leur téléphone mobile à la vente aux enchères publiques des oeuvres originales qui eut lieu le 22 mai 2010 à la maison de vente Leclere à Marseille.

Au terme de cette opération, la CCI Marseille Provence enregistra plus de 10.000 votes en ligne en faveur des jeunes artistes :  un franc succès pour cette nouvelle démarche, et la confirmation de l’intérêt du grand public pour la création contemporaine. Le travail accompli, les bâches enlevées, un « nouveau » Palais se révéla. Les pierres extraites des carrières de Fontvieille, de Beaucaire, de Cassis et Calissanne, tour à tour jaunes ou blanches selon les effets de la lumière provençale, avaient retrouvé leur éclat originel.

150 ans après son inauguration officielle, le Palais de la Bourse majestueusement rénové fut  révélé une seconde fois, le  25 juin 2010,  à une foule d’entrepreneurs et de Marseillais. Jean-Claude Gaudin, sénateur-maire de Marseille, Michel Vauzelle, président du Conseil régional PACA, Jean-Noël Guérini, président du Conseil général 13, Eugène Caselli, président de Marseille Provence Métropole et les membres élus de la CCI Marseille Provence remplaçaient sur l’estrade Napoléon III et l’impératrice Eugénie venus l’inaugurer le 10 septembre 1860.

Jacques Pfister, président de la CCI Marseille Provence, déclara le monde économique « particulièrement fier que son bâtiment emblématique donne le coup d’envoi de la rénovation du patrimoine historique de Marseille dans la perspective de 2013 ».

Comme par magie, les cloches qui surplombent le Palais de la Bourse résonnèrent à nouveau ce soir-là. De mémoire de Marseillais, on ne les avait plus entendues depuis 1944 !

Crédits photos : collections CCIAMP